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Un trésor vert en danger : A qui la faute ?

10 juillet 2019

Written by: Lassana Kone & Marie-Ange Kalenga

Un trésor vert en danger : A qui la faute ?

En Afrique centrale, la République du Congo abrite une partie de la deuxième forêt tropicale humide au monde. Le pays est souvent considéré comme un « laboratoire » de par le nombre d’initiatives qu’il met en œuvre pour gérer de façon durable ses forêts. Pourtant, les communautés locales et les populations autochtones subissent de plein fouet les décisions des élites gouvernementales notamment la création de concessions et d’aires protégées sur leurs terres coutumières, et assistent impuissantes à l’appropriation de leurs ressources. 

Arte a récemment mis en ligne un reportage sur les dangers menaçant le « paradis naturel des gorilles » en République du Congo. Il y est question des activités de l’Industrie Forestière de Ouesso (IFO) Ngombé, filiale du groupe international Danzer, dans le département forestier de la Sangha, ainsi que du travail mené par African Parks dans la réserve d’Odzala-Kokoua.

Cette région d’Afrique centrale et les menaces qui pèsent sur ses forêts et sa faune sont relativement méconnues du public européen. Le reportage d’Arte aurait pu avoir le mérite de mettre en lumière les défis complexes de la préservation de l’environnement dans un pays qui entend exploiter ses ressources naturelles pour parvenir à l’émergence économique et réduire la pauvreté. 

Cependant, le parti pris du reportage est problématique à plusieurs égards : il dresse un portrait élogieux et sans nuance des activités d’IFO, qui prélèverait le bois à des fins commerciales tout en veillant à la préservation de la forêt. L’entreprise contribuerait aussi au développement local à travers la création d’emplois et l’appui à des initiatives communautaires.

La réalité sur le terrain est quelque peu différente. Des rapports indépendants démontrent l’impact significatif de l’exploitation forestière à grande échelle y compris de l’exploitation illégale, tant sur l’environnement que sur les populations.

Au Congo, des sociétés forestières étrangères y compris européennes se sont vues attribuées de vastes concessions qu’elles sont tenues de gérer durablement et en conformité avec la législation nationale. Cependant, les engagements pris ne sont pas toujours respectés. Installées sur les terres ancestrales des communautés sans leur consentement, les sociétés forestières se sont arrogées le droit de délimiter les zones dans lesquelles ces communautés doivent demeurer et exercer leurs activités.

Cependant, ces zones peuvent vite s’avérer étroites en raison de la manière dont ces communautés utilisent la forêt, ainsi que de la croissance démographique et de l’afflux de nouveaux arrivants dans les villages. Dans certains cas les zones réservées pour l’agriculture se situent dans des zones marécageuses, ainsi que le décrit une note technique de Forest Peoples Programme sur les défis liées à la foresterie communautaire.

Aussi, les essences de bois prélevées le sont souvent au détriment des besoins de populations qui en sont tributaires pour la pharmacopée et leurs besoins alimentaires. Les communautés locales ne perçoivent pas non plus les bénéfices auxquels elles ont droit. Les fonds de développement local financés par les sociétés forestières ne profitent pas aux communautés, qui en déplorent la gestion opaque.

Le reportage désigne également les populations locales comme étant responsables de la dégradation de leur environnement en favorisant, par leurs pratiques alimentaires, l’essor du braconnage sans évoquer un instant le fait que l’exploitation forestière – tout comme l’exploitation minière ou l’agriculture – a des conséquences irréversibles sur les forêts et les communautés. Lorsque les forêts primaires sont abattues, les cultures et les lieux de cueillette des communautés en pâtissent ; et le gibier, nécessaire à la sécurité alimentaire des communautés, se raréfie.

L’exploitation du bois par les sociétés forestières provoque aussi parfois l’épuisement et la contamination des sources d’eau. Les femmes en subissent les premières les conséquences négatives, puisque c’est à elles que revient la tâche de fournir à leur famille l’eau et la nourriture. Or, elles ne participent presque jamais aux décisions concernant la gestion des forêts, ni à la distribution des bénéfices générés. Par exemple, les communautés de Ngombé Carrefour dans la concession d’IFO se sont plaintes du déversement par IFO de ses boues de fosses septiques sur un terrain utilisé par les villageois et qui a sérieusement pollué l’environnement immédiat des communautés et affecté la santé de certains membres de la communauté.

Quant aux aires protégées – telles le parc d’Odzala-Kokoua – elles sont financées à coup de millions par des bailleurs européens et américains et sont le théâtre fréquent de violations des droits humains. Les ONG de conservation responsables de ces parcs expulsent également les communautés et leur interdisent souvent d'utiliser ce que ces dernières considèrent être leurs forêts, où elles obtiennent presque tout ce dont elles ont besoin.

En limitant l'occupation humaine et en utilisant l'argument fallacieux que les communautés sont les premières responsables de la destruction des forêts, les ONG de conservation mettent de vastes territoires sous cloche et les transforment en zoo à ciel ouvert, au détriment de centaines de milliers de personnes dont la vie semble en définitive moins importante que celle de la faune sauvage.

Ces communautés vivent souvent dans des zones reculées dépourvues de services de base, et sont très dépendantes pour leur survie des écosystèmes dans lesquelles elles vivent. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a par exemple souligné que les liens entre pauvreté et dégradations environnementales ne donnent lieu à aucune causalité claire.

Pour faire face aux enjeux complexes de la réduction de la pauvreté, de la protection de la nature, et de l’émergence économique qui sont le lot de tous les pays du Bassin du Congo, il est essentiel de tordre le cou aux fausses solutions et de s’assurer que toutes les parties concernées – y compris les communautés locales et les populations autochtones– aient leur mot à dire pour contribuer à la mise en place de politiques et mesures adéquates en faveur d’un usage plus soutenable et équitable des ressources. Toute forme de conservation acceptant les violations des droits de l'homme comme un coût ou un dommage collatéral pour atteindre les objectifs de conservation et qui considère les peuples autochtones et les communautés locales comme une menace pour la biodiversité et l'environnement devrait être rejetée.

L’Accord de Partenariat Volontaire que le Congo a signé avec l’Union européenne pour mettre fin à l’exploitation illégale du bois et améliorer la gouvernance forestière est une des solutions possibles car il fournit un espace permettant de débattre et de convenir de solutions inclusives pour la gestion des forêts, y compris par les communautés.

Il est important d’éclairer davantage le public en Europe et en Afrique, afin que les citoyens puissent faire pression sur leurs gouvernements en connaissance de cause et qu’ils soient mieux à même de faire des choix de consommation et de tourisme responsables – ce que le programme Arte a manqué de faire.

Les communautés locales ont réussi à préserver leur « trésor vert » pendant des décennies. Ce n’est qu’en leur octroyant davantage de droits sur leurs forêts et leurs terres que nous parviendrons, tous ensemble, à les protéger.


Ce blog a été co-écrit par:
Lassana Kone
juriste, Programme Juridique et Droits HumainsForest Peoples Programme
Marie-Ange Kalenga, chargée de campagne Forêts et Gouvernance, Fern

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