Le Centre pour l’environnement et le développement célèbre son 30e anniversaire
Alors que l’ONG camerounaise célèbre ses 30 ans de défense des des peuples forestiers et des forêts, son fondateur , Samuel Nguiffo, qui est un partenaire de Fern de longue date, revient sur l’évolution du CED.
Dans le contexte complexe du Cameroun des années 1990, il n’était pas évident qu’une petite ONG environnementale puisse tenir le cap. Ce n’était pas non plus évident que, 30 ans plus tard, le Centre pour l’environnement et le développement (CED) deviendrait un grain de sable respecté dans les rouages d’un appareil politique bien huilé, et un mentor pour d'autres ONG. Son fondateur, l’avocat Samuel Nguiffo revient sur la manière dont, dans un contexte difficile, le CED a montré la voie à d'autres organisations.
Les débuts
Au début des années 1990, des pressions extérieures poussèrent le Cameroun vers des décisions préjudiciables pour l'environnement : les mesures d'austérité du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale contraignirent le Cameroun à réformer son code forestier afin de considérer ses forêts tropicales comme une marchandise et de les rendre plus attractives et accessibles aux investisseurs étrangers. Les concessions forestières furent portées à 30 ans, et 200 000 hectares de forêts furent mis à disposition à la coupe.
Une autre faille législative ouvrit la voie à l'exploitation forestière illégale : l'obligation pour les demandeurs de licence d'exploitation forestière de justifier d’une capacité de transformation (c'est-à-dire de disposer d'une usine de transformation du bois) ne garantissait pas l'obtention d'une licence ; ayant réalisé cet investissement considérable, de nombreuses entreprises se retrouvèrent sans concession et cherchèrent donc à se procurer du bois illégalement.
À l'époque, créer des organisations non gouvernementales (ONG) nationales était un processus ardu qui exigeait que chaque membre du personnel se soumette à une investigation menée par les services de renseignement nationaux. Les rares ONG qui existaient étaient souvent religieuses et axées sur la santé, l'éducation ou le développement.
Aucune ne se risquait à critiquer les politiques environnementales, un terrain glissant.
Un voyage forestier significatif
Trois amis vivants à Yaoundé suivaient le débat international grandissant autour des questions environnementales et commencèrent à se demander comment transposer ce débat aux défis auxquels le Cameroun était confronté . Ils prirent note avec inquiétude du rythme infernal des camions chargés de grumes qui traversaient la ville et s’inquiétèrent du sort des communautés vulnérables vivant dans les forêts lointaines.
« Nous voyions que l'exploitation forestière s'intensifiait. Mais cela se déroulait dans des forêts éloignées des principaux centres urbains de Yaoundé et Douala, où peu de gens avaient l'occasion de se rendre ou de vérifier ce qui s'y passait. De temps en temps, les médias publiaient des articles, mais eux non plus n'avaient mené aucune enquête ni analyse systématique », explique Nguiffo. « Nous décidâmes de nous rendre sur place pourvoir par nous-mêmes les modes de production et les éventuels problèmes. »
Ils passèrent un mois dans la forêt à écouter les préoccupations de toutes les parties concernées.
« Nous fûmes accueillis par les communautés et les autorités locales, les organisations religieuses, des gens qui nous firent part de leurs craintes, des informations dont ils disposaient, des rumeurs et des soupçons... Même certains exploitants forestiers nous reçurent et nous expliquèrent le fonctionnement des opérations d'abattage. Nous rencontrâmes les deux principaux peuples, les Bantous et les Pygmées, et constatâmes leur profond attachement à leurs terres et à leurs forêts.
Nous comprîmes que l'exploitation forestière représentait une menace majeure pour ces peuples. Il n'y avait aucun partage des bénéfices. Les rares emplois disponibles dans leurs villages étaient vraiment modestes, non qualifiés, mal rémunérés et précaires. »
De retour à Yaoundé
Parmi les ONG fraîchement créées qui s'occupaient de questions environnementales, aucune ne voulait aborder la question des forêts.
« Au vu des rumeurs qui circulaient sur l'implication directe des élites politiques camerounaises et françaises dans le commerce du bois, cela semblait trop dangereux pour de jeunes organisations ayant peu d'amis politiques. Mais nous avions vu des communautés dont les terres avaient été profondément perturbés par les activités d'exploitation forestière, bouleversant leur mode de vie et leurs moyens de subsistance. Pour nous, le point de départ était avant tout social. Mettre fin à la destruction était un moyen essentiel de préserver l'harmonie entre ces peuples et la nature. »
Dans ce vide, en 1995, ils ont décidèrent de créer le CED. Ne trouvant personne disposé à travailler avec eux , Samuel Nguiffo sfut chargé de créer l'organisation.
Friends in Europe
Nguiffo quitta son emploi et utilisases fonds personnels afin de se rendre dans les pays vers lesquels le bois camerounais était exporté : la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, la France et les Pays-Bas, muni d'une liste d'ONG qui partageaient ses convictions. En France, d'où provenaient la plupart des entreprises forestières opérant au Cameroun, les organisations environnementales en étaient également en train de débutées, et étaient composées principalement de bénévoles qui avaient également un emploi rémunéré. Dans d'autres pays, le mouvement environnemental était bien établi et menai dest campagnes vigoureuses en faveur des forêts, mais en raison du manque de contacts en Afrique, l'accent était surtout mis sur l'Amazonie ou l'Asie du Sud-Est.
« C'est ce que j'ai mis sur la table. » Une mention fortuite d'une réunion du Forest Movement Europe (FME) motiva Nguiffo à revoir ses plans de retour et à prolonger son séjour. Lors de cette réunion du FME, il rencontra notamment Saskia Ozinga, fondatrice de Fern. Lancées au même moment, Fern et CED devinrent naturellement partenaires.
« Ce fut une véritable aubaine que toutes ces organisations soient réunies au même endroit, car cela me permit d'expliquer ce qui m'avait amené là.Il était évident que les ONG des pays producteurs et celles des pays importateurs de bois devaient coopérer et partager des informations sur les entreprises forestières : qui les détennaient, leurs sources de financement etsi les États ou des banques publiques leur fournissaient des fonds. Le CED voulait savoir qui consommait le bois afin de comprendre comment partager les informations pertinentes pour le plaidoyer, mais aussi comment nous pouvions les utiliser à notre avantage. Nouer des relations avec ces personnes, ces groupes, fut extrêmement important pour nous. »
Alors que le travail de CED se mit en route
Il s’avéra délicat de composer avec le manque de culture de société civile. Le CED reçu un acceuil de communautés locales qui, peu habituées à ce que l'on écoute et travaille avec elles, restèrent méfiantes. « Certains pensaient que nous cherchions à gagner leur confiance pour servir un agenda caché. Ils et elles n’avaient aucune référence quant aux personnes qui travaillaient pour une cause, dans leur intérêt [aux communautés]. »
Les pouvoirs publics soupçonnaient également le CED d'avoir des intentions cachées, de dissimuler derrière des préoccupations environnementales et sociales une opposition politique. À mesure que le CED gagnait en notoriété, les relations se détérioraient.
« Nous réalisâmes que nous faisions probablement quelque chose d'utile, car nous fûmes violemment attaqués, souvent verbalement, mais aussi physiquement. Des « voleurs » armés vinrent au bureau, mais, curieusement, ils ne volèrent que mon passeport, quelques jours avant une réunion importante à Washington », raconte M. Nguiffo.« Nous avons également été victimes de quelques cambriolages à cette époque.
« Lorsque nous commençâmes à publier, à critiquer, à sonner l'alarme et à relayer ce que pensaient les villageois, les entreprises et les responsables se retournèrent rapidement contre nous. Nous exigions qu’ils réfléchissent à des choses auxquelles ils n'avaient pas pensé – les limites de la durabilité, les droits des peuples, les incitant à justifier leurs actions – ils n'étaient pas habitués à cela.
Nous devînmes un un grain de sable dans les rouages d’un appareil politique bien huilé qui entrava leur trajectoire, et cela nous rendit heureux, car cet appareil ne servait pas les intérêts des communautés. Nous voyions à quel point les communautés comptaient sur nous, comment elles nous faisaient part de leurs problèmes. Nous avons noué avec elles des liens d'amitié sincères qui n'ont jamais cessé. Ils perdurent encore aujourd'hui. »
Atouts et réussites
La vigilanceet la capacité à identifier rapidement les problèmes émergents font partie des points forts du CED.
« Nous considérâmes la conversion des forêts – aujourd'hui reconnue comme une menace important– comme dangereuse dès ses débuts. Nous comprîmes très tôt que le régime foncier était fondamentalet que l'expansion rapide de l'exploitation minière constituait une menace directe pour les forêts. »
Mais au début, en l’absence d’études scientifiques solides, il était très difficile de démontrer la nature destructrice de l'exploitation forestière. Le fait de déplacer le débat vers l’illégalité de l'exploitation changa tout, car l'illégalité était facile à démontrer en se référant aux lois en vigueur.
Interrogé plus précisément sur les réussites dont le CED est le plus fier, M. Nguiffo souligne d'abord la reconnaissance des communautés locales et la confiance que les populations les plus vulnérables ont accordée au CED.
Parmi les succès plus rententissants, citons une bataille menée par une poignée d'ONG – le CED et ses partenaires au Tchad, en France, en Allemagne, en Suisse, aux Pays-Bas et aux États-Unis – contre le plus grand projet d'Afrique subsaharienne, un pipeline entre le Tchad et le Cameroun, développé par un consortium dirigé par la plus grande entreprise mondiale de l'époque, ExxonMobil. Bien que ce projet dévastateur n'ait pu être arrêté, les ONG se battirent pendant quatre ans pour mettre en place des normes environnementales beaucoup plus strictes, obliger le consortium à les respecter et exiger une meilleure compensation pour les communautés.
Il omet de direqu'il a été lauréat du prix Goldman pour l'environnement en 1999, mais ça, chez Fern, nous ne l'avons pas oublié.
Le chemin à parcourir
Le succès le plus marquant et la plus grande source de fierté du CED, fut peut-être sonrôle pionnier en faveur de l’environnement. Très tôt, le CED comprit qu'il ne pourrait pas résoudre tous les problèmes auxquels sont confrontées les communautés forestières s'il restait seul sur le terrain ; l’organisation devait aider à créer d'autres organisations prêtes à se battre à ses côtés. Le CED se concentra sur la formation de jeunes dépourvus d’expérience professionnelle, en particulier de jeunes avocats, mais aussi de sociologues, de géographes et de spécialistes des questions communautaires et de la protection de l'environnement.
« Nous nous sommes récemment amusés à rechercher des informations sur nos anciens collègues et avons découvert qu'environ 150 à 200 jeunes ayant fréquenté le CED ont ensuite mené de brillantes carrières partout dans le monde. Lorsque je les recroise, beaucoup me disent que leur passage au CED fut exceptionnel. »
Au fil des années, l'influence du CED s'est étendue bien au-delà des frontières du Cameroun. « Nous avons travaillé avec des Nigérians et des Tchadiens autour du pétrole, avec d'autres pays du bassin du Congo sur les forêts et l'or, avec des groupes des deux Congo sur les forêts, les peuples autochtones, la cartographie et, bien sûr, les industries extractives. Nous avons renforcé les compétences des ONG locales et nationales, des leaders communautaires et des experts de demain avec le peuple gabonais – nous avons contribué à renforcer les compétences dans chacun de ces pays.
« Aujourd'hui, nous nous penchons sur les difficultés découlant de la surutilisation des terres et du chevauchement de toutes sortes d'investissements sur des terres limitées. Nous considérons la restauration comme une réponse à ces conflits. »
Nguiffo ajoute : « Dans l'ensemble, nous avons, parfois, eu la chance d'être écoutés et avons réussi à susciter des évolutions significatives pour les communautés. »
Image: Mídia NINJA / Flickr
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